Chose promise, chose due :P
Cette première partie porte sur les débuts de Régis
Ton grand-père était un artiste, c’est lui qui t’a transmis l’amour de la BD ?
Mon grand-père était sculpteur sur bois et professeur de dessin. Il est mort quand j’étais en train de réaliser mon premier album. L’art, c’est un truc de famille, ma sœur est prof de dessin aussi. Mon grand-père ne me donnait pas des cours à proprement parler, mais j’ai eu la chance d’avoir une famille ouverte à la bande dessinée : ma grand-mère était musicienne, c’était un couple cultivé qui n’a jamais considéré la BD comme une sous-culture. Mes parents m’ont d’ailleurs abonné très vite à des magazines.
Quel a été ton premier coup de foudre en BD ?
Gotlib ! Il me faisait mourir de rire ! Ensuite, pendant une certaine période, il y a 20 ans, je plaçais Rosinski au dessus de tout le reste. Quand j’ai découvert Thorgal dans Le journal de Tintin, j’ai pris une claque : c’est à cette admiration que je dois le choix de l’encrage, alors que mon grand-père préférait huile et gouache.
Et aujourd’hui ?
Même si ça semble viser très haut et sonner ambitieux, je lorgne vers Terrence Malik, le réalisateur de La Ligne rouge et du Nouveau Monde. Sa parfaite maîtrise du medium me parle profondément. Je ne dis pas que je veux faire du Malik en BD, je voudrais maîtriser autant mon medium, gérer l’ellipse de la même façon — ni redondante ni dissociée — dont il utilise voix off, image et musique(l'idée c'est ça, je trouve la formulation bizarre). En ce moment, par exemple, je redécouvre Bilal et je trouve que chez lui chaque case a une force en soi. La façon dont les cases se répondent, s'enchaînent et trouvent leur cohérence, va bien au delà de la simple narration/explication, qu'on trouve trop souvent à mon sens dans la BD. La pertinence de l'image, voilà un mot clé. Se poser la question: «est ce que cette image apporte quelque chose, en dehors d'une compréhension linéaire? » A cet égard (entre autres !), le premier Sambre, d’Yslaire et Balac est aussi exemplaire.
Les débuts dans le métier furent difficiles ?
Assez, oui. Mais je me suis toujours vu faire de la BD, rien d’autre, et je voulais y arriver. J’ai fait un détour-éclair vers les jeux de rôle, question de me voir publié, mais je n’ai jamais arrêté de proposer mes projets. Au début, je faisais mes propres scénarii aussi; j’essuyais énormément de refus et sur le coup je ne comprenais pas… je me disais : « Qui sont ces abrutis qui se privent de moi ? » Aujourd’hui, en retrouvant les planches au grenier, je me dis: «Comment ai-je eu le courage de montrer ça à quelqu’un ?! »
Un jour, avec un copain d’enfance, EriK l’Homme, nous avons commencé à nous raconter par cœur les plus belles lettres de refus des éditeurs; d’un coup, nous nous sommes dit que deux échecs ensemble aboutiraient à une victoire… mais non, nos projets communs n’ont pas été publiés. Erik s’est remis à écrire des romans, et il a eu l’énorme succès qu’on lui connaît, ce qui m’a d'ailleurs inspiré une saine émulation. Il m’a présenté son cousin Frédéric, qui est devenu par la suite mon scénariste sur Marie des loups (2004) et Catwalk (2006) chez Soleil. À l’époque, Fred écrivait des scénarii de courts-métrages, d’où sa connaissance de la narration par images.
J’ai alors compris qu’il ne suffisait pas de tenir une bonne histoire pour être scénariste, on ne s’improvise pas scénariste, et j’ai décidé de me « limiter » pendant un moment au dessin.